Partant d’une analyse des grandes caractéristiques du contexte économique et social de la Tunisie et d’une réflexion sur les actions les plus urgentes et à mettre en œuvre dans le court terme, ce rapport décortique les problématiques et les défis de développement du pays pour les prochaines années et s’attarde sur les axes d’engagement et les dix « grandes idées pour la prospérité et la justice sociale ». Les experts du ministère de la planification et de la coopération internationale présentent ainsi un diagnostic sans complaisance de l’économie tunisienne qui n’aurait pour objectif, du moins selon le chef du gouvernement provisoire, que d’« animer le débat d’idée fécond » et de « préparer un cadre d’analyse et de réflexion et d’identifier des axes d’engagement et des domaines d’action qui contribueront à donner confiance au pays dans son ensemble »,
La stratégie proposée par le gouvernement comporte dix « grandes idées, repose sur cinq principes d’action et comporte trois phases de réalisation ». Elle a l’évident mérite d’essayer de recadrer les débats et d’attirer l’attention sur les déceptions, les frustrations et les attentes des jeunes révolutionnaires que les objectifs « officiels » de la révolution et les considérations politiciennes ont tendance à occulter ou à traiter en sous-main et de façon quelque peu marginale. Même si les polémistes qui saturent nos médias pourraient nous rétorquer qu’un tel effort arrive soit trop tôt soit trop tard pour une période d’accélération de l’histoire et où les incertitudes économiques et politiques ne manquent pas, il nous semble que ce travail présente une multitude de qualités:
- Tout d’abord, il dresse un diagnostic clair, « froid », objectif et en tous cas sans complaisance ni sinistrose de la situation économique du pays. Par les temps qui courent, cela relève presque de la prouesse intellectuelle et politique. En repensant au flou, à l’opacité et parfois même aux maquillages qui accompagnaient les analyses officielles de ce qui été présenté comme les exploits de notre économie; en observant le déchaînement des passions et des populismes qui accompagne, dit-on naturellement, les révolutions, une telle analyse experte des conditions de redémarrage de la croissance mais qui ne se coupe pas d’un projet politique de transition démocratique relève du salut public..jpg)
- Ensuite, ce rapport conditionne le traitement des questions économiques à la redéfinition de leurs soubassements politiques ou plus exactement au volet « technique » et « institutionnel » de celle-ci : la gouvernance et à la promotion d’une valeur considérée comme centrale : la justice sociale. Ce n’est certainement pas par hasard que le titre de ce rapport rappelle l’éternel enchevêtrement entre prospérité et justice sociale et que la première des « grandes idées » développée dans ce rapport porte sur la construction de la confiance par « la transparence, la responsabilité sociale et la participation citoyenne ».
- Sans surcharger le trait, cette analyse évite tout autant la tentation des faux-fuyants que celle des règlements de compte où le premier à prendre la parole se transforme en juge d’un tribunal post révolutionnaire prêt à décapiter sans discernement ou à se résigner à jeter le bébé avec l’eau du bain. Le ton de cette réflexion est juste: L’économie Tunisienne est à réparer ou à transformer, elle n’est pas à refaire, du moins pas de zéro. Les nombreux (et éternels) militants de la cause de la modernisation de l’économie et de la société tunisiennes, y trouveront des réponses et même une forme de « sagesse » qui ne figurent pas toujours dans les analyses et les programmes des anciens opposants au régime et à la dictature mise en place sous Ben Ali.
- Il tente de dépasser l’urgence pour dégager les tendances de fond, rappeler des valeurs aussi bien tunisiennes qu’universelles et fonder des stratégies sur de « grandes idées ». On l’a déjà dit, la panne de la Tunisie était essentiellement une panne d’imagination, le rêve n’était plus permis et la saturation du « modèle économique tunisien » ne faisait plus de doutes. Les discours programmatiques et les leçons que les caciques de l’ancien régime donnaient sur l’importance de l’innovation et de l’entreprenariat cachaient à peine l’essoufflement de ces deux valeurs au sommet de l’Etat. À son tour, la panne de l’imagination institutionnelle ne pouvait que creuser la tombe de la créativité organisationnelle.
- Chronologiquement, ce rapport arrive après la publication des programmes politiques, économiques et sociaux de la plupart des partis qui prétendent, aujourd’hui, gouverner la Tunisie. Façon de ne pas biaiser les analyses des uns et des autres, de limiter la dérive du copier-coller des « experts » mobilisés par ces partis, de montrer également le chemin qui reste à faire en matière de capacités d’analyse et d’expertise de beaucoup de ces partis plus habitués à la contestation politique et à la surenchère économique qu’à la programmation, la prévision et la prospective responsable tout aussi pragmatique qu’engagée dans la construction de nouvelles réalités.
- Il vise à promouvoir le débat. Un débat ouvert aux partis politiques mais également à la société civile et aux « think tank » qui commencent à se démultiplier un peu partout, aux frontières de l’échiquier politique. La démocratie représentative est un processus ponctué d’élections, mais elle n’est rien sans une délibération continue et élargie adossée à une expertise publique et privée. En commettant ce rapport, le gouvernement certes provisoire et chargé de gérer les affaires courantes, apporte une contribution majeure et durable au débat qui ne doit pas/plus s’interrompre.
Venons-en au texte lui-même. Qu’en est-t-il des urgences de l’économie tunisienne ? Comment passer de l’urgence, à la transition pour enfin, déboucher sur l’émergence ? Et surtout comment éviter que l’explosion de revendications trop longtemps sécuritairement étouffées, que l’empressement à tirer profit de la révolution, que les concessions accordées et à venir pour racheter une certaine paix sociale et que le « coût de la démocratisation » ne deviennent trop lourd, qu’ils altèrent les futurs possibles et nous conduisent à un cycle récessionniste? Comment transformer une rupture politique et une révolte sociale en un sursaut et une véritable révolution économique ?
Le diagnostic
Retenant un objectif de croissance pour 2011 de 0,2%, le rapport annonce que le nombre de chômeurs risque de passer à plus de 650 mille contre 490 mille à fin 2010. En plus de la baisse des recettes du tourisme (évaluée à 51%), celle des investissements directs étrangers (évaluée à 17,2%), 78 sociétés étrangères ont mis fin à leurs activités en Tunisie engendrant une perte d’environ 6000 emplois. L’augmentation des besoins de financement de l’économie (19,9 milliards de dinars en 2011 contre 18,8 en 2010) se ressentira d’autant plus que le taux d’épargne baissera de 2 points du PIB (par rapport à 2010), qu’il y a une baisse des réserves de change du fait des remboursements importants de la dette en 2011 ainsi qu’une baisse des recettes d’exportations et des flux d’investissement extérieurs.
Au niveau des finances publiques, la loi des finances complémentaire a porté le déficit du budget de l’Etat à 3,5 milliards de dinars soit un niveau quatre fois supérieur à celui de 2010.
Les tensions qui pèsent sur les économies européenne et américaine, la situation encore très instable en Libye et les pressions inflationnistes qui pèsent sur l’économie algérienne, ne faciliteront pas les choses pour une économie tunisienne qui devra très rapidement trouver les ressources pour « boucher les trous » et pour entamer une réforme structurelle de moyen et long terme. À la certitude des évolutions technologiques rapides (qui risquent d’aggraver le retard technologique de notre pays) se superposent les aléas climatiques et les évolutions erratiques (mais le plus souvent à la hausse) des prix des matières premières et de l’énergie.
Pour 2012, le rapport prévoit ainsi une croissance de 3%, niveau jugé insuffisant pour « préparer la transition économique et garantir les conditions de la stabilité politique et sociale ».
Les actions de court terme
Face à cette situation, le gouvernement provisoire a définit un programme « à court terme » composé de trois volets : un programme de relance économique, un programme de réformes intitulé « Gouvernance, opportunités et développement inclusif » et un volet mobilisation des ressources financières additionnelles. Signalons tout de suite qu’aucune précision n’est donnée sur la durée réelle de ce « court terme » et que certaines actions, notamment celles qui relèvent du deuxième volet, nous semblent exiger des changements structurels qui pourraient s’étaler sur une période qui dépasserait facilement 2016.
En tenant compte du recul des exportations et de l‘investissement national et étranger, le programme de relance économique parie sur la relance de la demande intérieure par l’action sur cinq axes : la création d’emplois (notamment 20 mille nouveaux postes d’emplois à titre exceptionnel dans la fonction publique et accompagnement actif des demandeurs d’emplois); la promotion du développement régional par un programme d’investissement en infrastructure et une nouvelle gouvernance locale; le développement de l’investissement privé et l’appui aux entreprises sinistrées (notamment dans les régions); le renforcement des actions sociales visant à améliorer les conditions de vies des habitants dans les régions défavorisées (par les aides et le micro-crédit) et enfin, l’amélioration des conditions sécuritaires.
Le deuxième volet et ensemble d’actions à court terme intitulé «Gouvernance, opportunités et développement inclusif » comprend une vingtaine de mesures qui concernent la gouvernance, le secteur financier, l’emploi et le développement régional et, enfin la réforme des secteurs sociaux.
Par gouvernance, le rapport précise qu’il s’agira de renforcer l’action associative par la suppression des clauses discrétionnaires et des restrictions ; le renforcement de la transparence, l’assainissement de la concurrence, la « réforme participative et cohérente des structures de l’administration, la facilitation de l’accès à l’information (…) et l’amélioration de l’efficacité et de la transparence des procédures de passation des marchés publics ». Mêmes si elles sont importantes ces mesures ne nous semblent pas vraiment innovantes et pour espérer être réellement efficaces, ne peuvent être envisagées sur le court terme.
Concernant le secteur financier, le rapport précise qu’il s’agira de « rétablir la confiance dans le secteur bancaire au moyen de l’adoption de critères de sélection des administrateurs et des dirigeants des institutions bancaires, (…) de réviser le cadre réglementaire régissant la micro-finance, de revoir le volet prudentiel et de renforcer le capital risque ». Là aussi, les intentions sont bonnes même si la question de la confiance nous emble quelque peu parachutée et que rien n’est dit sur le secteur des assurances et sur celui de la finance directe.
Dans les mesures et réformes relatives à l’emploi et au développement régional, le gouvernement précise qu’il s’agira de « renforcer les mécanismes de création d’emploi et l’amélioration de l’employabilité en développant les perspectives d’insertion à la vie professionnelle particulièrement dans les régions intérieures et défavorisées ». D’autres l’ont déjà dit (avec plus de précisions et des délais moins contraignants). On reste sur notre faim.
Le quatrième et dernier ensemble d’actions du programme «Gouvernance, opportunités et développement inclusif » concerne les réformes visant les secteurs sociaux. On y lit notamment que le gouvernement provisoire se propose d’améliorer les conditions de vie des populations et d’atténuer les disparités régionales grâce à la mise en place d’un programme d’intervention visant à développer des services sociaux de proximité dans les régions les plus défavorisées (services de soins et d’assistance sociale aux plus vulnérables) ; la création d’un « système d’évaluation périodique afin de réduire les obstacles géographiques à l’accès aux services publics dans les régions reculées du pays » et la mise en place « avec la participation des associations locales, des citoyens et des prestataires de services, d’un mécanisme de suivi et d’évaluation de la performance des services publics en matière de santé, d’éducation, de couverture sociale et de prestations administratives ». Le recours aux notions d’évaluation et de performance dans un domaine aussi sensible que celui des prestations et des « fractures » sociales nous interpelle et nous rappelle que tout cela restera à la merci de l’adoption d’une nouvelle approche (d’un nouveau paradigme) de la question de la solidarité, de l’imbrication de l’économique et du social mais également de la fonction publique et du fonctionnement bureaucratique des structures de la solidarité. Rien ou presque n’est dit sur la partie chargée d’organiser ces évaluations ni sur les contours de la nouvelle gouvernance locale (et pas que régionale) qui aurait à prendre en charge ces actions.
Le troisième et dernier volet des actions à court terme concerne la mobilisation des ressources financières additionnelles. Ici, le gouvernement précise qu’un plan d’action pour la mobilisation de ressources financières extérieures additionnelles d’origine publique de 4,2 milliards de dinars a été mis en place, que le G8 nous a promis un soutien important et que l’augmentation du taux d’endettement générée par ces financements atteindra 38% du PIB à fin 2011 alors que la dette publique avoisinera le taux de 45% ce qui « laisse une marge importante pour la relance économique au-delà de l’année 2011 ». S’il ne nous semble pas opportun de prendre une position de principe -pour ou contre l’endettement – alors que tout dépend de l’usage qui est fait des financements, il nous semble que la question de la mobilisation des financements interne aurait mérité un traitement plus approfondi et pourrait, à un moment où les tunisiens se réapproprient leur pays, être un levier important non seulement pour financer les grands projets à venir, mais également pour instaurer de nouvelles relations d’appartenance et d’intérêt pour la chose publique dans la Tunisie d’après le 14 janvier.
Les actions à court terme sont importantes. Mais l‘avènement d’un nouveau modèle de développement et l’instauration de nouveaux rapports de confiance est une question de longue haleine. C’est à cela qu’est consacrée la troisième partie du rapport du ministère du plan. On t développe les « dix grandes idées pour la prospérité et la justice sociale ». Chacune de ces idées et un programme en soi. Nous y reviendrons plus en détails avec l’esprit critique qui sied à tout débat public.
Karim Ben Kahla, Octobre 2011
KbenKahla@gmail.com

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Il n’en reste pas moins que les moyens d’actions au niveau de la presse et du droit de la réunion sont ceux qui nécessiteront la plus stricte attention pour permettre une expression libre. Sa raison d’être lui impose de fait de participer au développement de l’esprit démocratique tout en respectant la constitution, les institutions et les règles de la majorité bien entendu.
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