Il est quatre heures du matin. Nicolas Sarkozy entre dans la salle de presse que l’Élysée monte de toutes pièces à chaque conseil européen. Une spécificité française. Le personnel technique a réglé les éclairages et les micros. Les caméras filment le chef de l’État sur un fond de drapeaux des dix-sept pays de la monnaie unique. Est-il président de la France ou de la zone euro ?
À Bruxelles, les chefs d’État français ont tous ce phrasé lent, avec des blancs entre quasiment chaque mot, censé donné plus de solennité à leur propos. Cette nuit, le trait est exagéré, Nicolas Sarkozy bute sur les mots : la fatigue sans doute. Mais les paroles sont emphatiques : "Je voudrais insister sur le caractère historique des décisions que nous avons prises pour stabiliser et pacifier les marchés et permettre à la Grèce de retrouver le chemin de la croissance normale. C’était extrêmement important et difficile, ce fut une longue nuit de négociations, mais le résultat sera accueilli avec soulagement par le monde entier, qui attendait des décisions fortes de la zone euro."
Le pire a été évité
Car on a bien cru qu’on n’allait pas y arriver… En cause : les négociations avec les banques. Les tractations ont été très tendues, car les Européens voulaient effacer de 50 % à 60 % de la dette grecque. 40 % maximum, répondaient les banques. À minuit, le blocage est tel que plusieurs dirigeants, dont Nicolas Sarkozy, Angela Merkel et Christine Lagarde, du FMI, convoquent les représentants des banques dans un bureau du Conseil pour une explication assez sérieuse. "C’était une discussion entre gens qui savaient que pesait sur leurs épaules la responsabilité d’une catastrophe en cas d’échec, raconte le président français. Et donc ça a été assez facile à obtenir parce qu’on ne pouvait pas se permettre d’avoir un plan qui ne marchait pas."
On a évité le pire, mais au prix de quelques concessions. Les banques acceptent de passer l’éponge sur la moitié de la dette grecque, ce qui représente une perte de 100 milliards d’euros. Le reste va être rééchelonné, mais, en contrepartie, les banques obtiennent des garanties du Fonds européen de stabilité financière (FESF), à hauteur de 30 milliards d’euros. Cette restructuration obtenue au terme d’un bras de fer permettra de faire baisser la dette grecque de 160 % du PIB actuellement à 120 % à l’horizon 2020. Selon le couple franco-allemand, c’est nécessaire et suffisant pour empêcher l’asphyxie de la Grèce, qui recevra de nouveaux prêts de l’Europe et du FMI de 100 milliards d’euros d’ici à fin 2014, dans le cadre d’un programme qui remplace celui de 109 milliards d’euros décidé en juillet. "Une nouvelle ère s’ouvre pour notre pays", se réjouit le Premier ministre Georges Papandréou.
Les regards sont tournés vers Berlusconi
Accord également sur la recapitalisation des banques européennes. Il faut trouver 106 milliards d’euros, en priorité des capitaux privés. Accord enfin sur le renforcement du FESF, qui doit convaincre les marchés que les États ont les moyens d’aider n’importe quel pays en difficulté. Sa force de frappe atteint 1 000 milliards d’euros. C’est la fourchette basse, mais qui ne tient pas compte des soutiens que la zone euro compte obtenir de la Chine et d’autres pays émergents, appelés à acheter de la dette de la zone euro. Pékin a "salué" le plan présenté à Bruxelles. Nicolas Sarkozy doit s’entretenir au téléphone jeudi avec son homologue Hu Jintao.
Enfin, la Banque centrale européenne s’est engagée à continuer à racheter sur les marchés secondaires des bons de pays en difficulté, pour éviter que leurs taux d’emprunt ne s’envolent, créant un effet de contagion. Au final, le plan est "global et crédible", le compte est bon, affirment les dirigeants de la zone euro. Jeudi matin, les Bourses semblaient se ranger à cet avis, propulsées notamment par les rebonds spectaculaires des titres bancaires.
Mais si la crise de la dette semble a priori enfin maîtrisée grâce à cet ensemble de mesure, elle pourrait néanmoins resurgir ailleurs. Tout le monde a désormais les yeux tournés vers Silvio Berlusconi, appelé à concrétiser les réformes qu’il s’est engagé à mener, dans une lettre de quatorze pages à la Commission européenne, pour alléger la dette italienne, qui représente 120 % du PIB. "Nous allons surveiller de manière détaillée les mesures, ainsi que leur mise en oeuvre", prévient une Angela Merkel en pleine forme, qui a imposé son tempo à l’Europe. Et qui compte poursuivre sur cette voie, en faisant de la vertu budgétaire le nouvel alpha et oméga de la zone euro.

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