La Chine se dirige vers “une guerre de l’eau”

 

 

Le barrage de Pubugou, sur la rivière Dadu (affluent de la rivière Min puis du Yangzi). Le niveau d'eau dans le réservoir est très bas et le débit d'eau vers l'aval très limité.  Photo datée du 5 mai 2011.

 

Le barrage de Pubugou, sur la rivière Dadu (affluent de la rivière Min puis du Yangzi). Le niveau d’eau dans le réservoir est très bas et le débit d’eau vers l’aval très limité. Photo datée du 5 mai 2011. Yang Yong

Géologue et militant écologiste basé à Chengdu, dans le Sichuan, Yang Yong, 51 ans, organise depuis des années des expéditions, souvent sauvages, pour étudier l’impact du développement et du climat sur l’état du fleuve Yangzi et des autres rivières chinoises. Il a fondé sa propre association à Chengdu, la Hengduanshan Mountain Research Association. Il participe également aux missions d’évaluation environnementale de l’ONG Green Earth Volonteers.

 

La sécheresse qui frappe le bassin du moyen et bas Yangzi a-t-elle un lien avec le barrage des Trois-Gorges ?

Yang Yong : L’alternance entre sécheresse et inondation dans la zone du fleuve Yangzi est normale. Même sans le barrage des Trois-Gorges, dans les conditions climatiques actuelles de températures élevées et d’absence de pluie dans le bassin du moyen et du bas Yangzi, la sécheresse aurait quand même eu lieu.

Mais, ces dernières années, on a constaté que le manque d’eau dans ces régions du Yangzi, ainsi que l’assèchement des lacs, était devenu un phénomène récurrent. Les projets hydroélectriques ont une grande responsabilité dans cette situation. Toute une série de centrales et de réservoirs construits le long des affluents du Yangzi, dans le Hubei et le Hunan, ne respectent pas les périodes d’étiage et de remplissage. Cela affecte l’alimentation des lacs en aval. J’ai constaté cette année que beaucoup de ces barrages avaient des niveaux très bas. Sauf celui des Trois-Gorges qui semblait bien rempli. En principe, les barrages doivent pouvoir remédier aux situations critiques.

Or, la gestion des ressources en eau entre les différents projets n’est pas coordonnée. Les opérateurs sont souvent en concurrence. Chacun veut maximiser ses profits. En urgence, il a été décidé d’ouvrir plus grand les vannes du barrage des Trois-Gorges [le 20 mai], le débit est même passé ces derniers jours à 12 000 mètres cubes par seconde. Or, le niveau d’eau du barrage n’est pas loin de son seuil minimal [140 mètres], et on s’aperçoit que  cela ne suffit pas à soulager les effets de la sécheresse !

La générosité du Yangzi semblait tellement inépuisable qu’on a construit les Trois-Gorges, et que deux canaux de diversion des eaux du sud au nord sont en chantier, le troisième étant à l’étude. La sécheresse actuelle indique-t-elle qu’on a atteint une limite ?

En Chine, la priorité numéro un dans le développement des ressources fluviales est la production d’électricité. Or, cela se fait au détriment des autres fonctions des fleuves. En outre, il est impératif de s’interroger bien plus en avant sur le fait que les désastres naturels et climatiques sont de plus en plus fréquents. Il y a de grosses lacunes dans la planification des ressources fluviales et leur répartition. Il faut se réveiller.

Le très grand nombre de barrages sur le Yangzi et ses affluents, couplé aux projets de diversion des eaux du sud au nord, auxquels s’ajoutent les problèmes récurrents d’inondation et de sécheresse, vont exacerber les conflits autour des ressources en eau. La pénurie d’eau est structurelle. Bientôt, la guerre de l’eau le sera aussi ! Certaines des centrales en projet ne pourront pas être viables.

 

Le barrage de Xiluodu est l'un des plus grands barrages en construction sur le haut Yangzi, à la frontière du Sichuan et du Yunnan. Photo datée du 29 mars 2010.

 

Le barrage de Xiluodu est l’un des plus grands barrages en construction sur le haut Yangzi, à la frontière du Sichuan et du Yunnan. Photo datée du 29 mars 2010. Yang Yong

Vous avez mené plusieurs expéditions dans tout l’ouest de la Chine pour étudier la situation géologique des barrages en construction, notamment ceux de la partie supérieure du Yangzi, ainsi que la faisabilité du troisième projet de diversion des eaux du Sud au Nord, sur les hauts plateaux tibétains, qui est en phase d’études. Quelles sont vos constatations ?

Il faut pousser plus avant les études scientifiques autour de l’induction sismique, c’est-à-dire le fait que des barrages peuvent provoquer des phénomènes sismiques quand ils sont sur des failles. Certains projets du haut Yangzi sont à l’intersection de plusieurs systèmes de failles. Construire autant de barrages là-bas, aujourd’hui, est prématuré.

Quand à la diversion des eaux sur la partie supérieure du Yangzi, d’un point de vue de l’ingénierie, c’est toujours possible. Si on prend en compte les variables environnementales et sociales, c’est irréalisable !

Vous avez fait partie de la première expédition à descendre le fleuve bleu en 1986. Comment se passent vos expéditions aujourd’hui, notamment dans les zones montagneuses du haut Yangzi ?

En 1986, nous étions 40 personnes en tout, en comptant l’équipe à terre. Il y a eu 10 morts. J’avais 26 ans. Le périple a duré 187 jours. Il n’y avait alors qu’un seul barrage, celui de Gezhouba ! Pour nos missions, nous partons en équipe d’une douzaine de personnes, avec des véhicules tout terrain. Une fois, nous en avons perdu un qui a brûlé.

Une autre fois, nous avons été mis en prison, car il y avait un problème de plaques d’immatriculation. Pour étudier les barrages, nous avons rarement l’autorisation. Quand les gardes ne nous laissent pas passer, on fait le tour. Il nous arrive de devoir marcher et bivouaquer plusieurs jours avant d’accéder à un site. On doit se cacher comme des voleurs.

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